La décision du Sénégal de dissoudre 19 entités parapubliques marque l’une des initiatives de rationalisation du secteur public les plus ambitieuses de ces dernières années. Alors que le gouvernement prévoit 96 millions de dollars d’économies au cours des trois prochaines années, cette réforme soulève des questions cruciales concernant sa mise en œuvre, la stabilité sociale et les gains d’efficacité à long terme.
En octobre 2024, le FMI a gelé une facilité de crédit de 1,8 milliard de dollars destinée au Sénégal après avoir découvert plus de 7 milliards de dollars de dette cachée et hors budget pour la période 2019-2024, ce qui a porté la dette totale du pays à plus de 130 % du PIB. Le gouvernement, dans le but de réduire ses dépenses courantes, procède à la fermeture de 19 agences, une décision qui devrait permettre d’économiser environ 96 millions de dollars sur trois ans.
Le Premier ministre avait fait cette annonce lors de son intervention trimestrielle devant l’Assemblée nationale. Cette décision est considérée comme « préventive et corrective », visant à « renforcer la transparence dans la gestion et l’administration du service public». L’objectif est de « rationaliser le secteur parapublic, réduire les dépenses publiques et diminuer les dépenses de l’administration centrale ». Peu après cette annonce, un groupe de travail inclusif a été mis en place pour dialoguer avec les différentes parties prenantes afin de réfléchir aux efforts de rationalisation et de formuler des recommandations.

Le gouvernement envisage de mettre en œuvre des mesures d’austérité
Ces entités disposaient, à elles toutes, d’une dotation budgétaire de près de 49 millions de dollars en 2025, d’une masse salariale annuelle estimée à 16 millions de dollars pour un effectif total de 982 employés, et d’une dette totale de près de 4,6 millions de dollars au 31 décembre 2024. À la suite des travaux de consultation menés par le groupe de travail, 10 entités ont été repositionnées afin de mieux définir leurs méthodes de fonctionnement et leurs missions.
Une réforme dans un contexte de tensions sociales croissantes
Le moment choisi pour cette réforme est délicat, car elle intervient dans un contexte de tensions sociales grandissantes, alors que les enseignants et les étudiants se mobilisent déjà dans tout le pays. La mise en place de réductions d’effectifs dans ce climat risque d’exacerber l’opposition de l’opinion publique, en particulier si le gouvernement ne parvient pas à communiquer un plan de transition crédible. Le G7, l’un des plus grands syndicats d’enseignants, mène depuis près d’un mois une série de grèves dont l’impact financier pourrait être considérable. S’adressant aux députés le 21 février, le Premier ministre Ousmane Sonko a laissé entendre que le gouvernement n’était pas en mesure de satisfaire la liste des revendications des enseignants. Dans le même temps, le Premier ministre a également souligné que les bourses d’études constituaient une lourde charge pour le budget national. Il répondait ainsi aux étudiants en grève depuis la fin de l’année dernière. Les affrontements entre étudiants et forces de l’ordre ont malheureusement entraîné la mort d’un étudiant en médecine le 9 février. Cela a probablement incité le gouvernement à annoncer qu’il avait élaboré un plan visant à « soutenir les syndicats, principalement en matière de redéploiement du personnel et de résolution des conflits sociaux ».
Sans stratégie de transition crédible, la réforme pourrait transformer les pressions budgétaires en instabilité sociale, sapant à la fois la confiance du public et l’efficacité des politiques.

Les principaux enseignements tirés des régimes précédents
L’approche actuelle de ce régime s’inscrit dans la continuité des efforts déployés par les gouvernements précédents pour rationaliser les organismes publics, souvent avec des résultats mitigés. En 2012, l’administration de l’ancien président Macky Sall a réduit le nombre d’agences afin d’améliorer l’efficacité. Elle a réussi à regrouper l’ANEJ, la FNPJ, l’AJEB et l’ANAMA au sein d’une seule agence appelée Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes (ANPEJ). Cependant, ces réformes ont été temporaires, car des pressions politiques et administratives ont par la suite conduit à la création de nouvelles agences.
Auparavant encore, la prolifération des agences sous la présidence d’Abdoulaye Wade (2000-2012) a contribué à la complexité à laquelle le gouvernement actuel tente aujourd’hui de remédier. Des pays voisins, comme la Guinée, ont même reproduit ces modèles dans certains cas.
La leçon la plus importante à tirer de ces expériences est que la rationalisation institutionnelle risque de ne pas être durable si elle n’est pas maintenue dans le temps et protégée de l’évolution politique.

Que doit faire le gouvernement à présent ?
C’est une situation économique difficile qui a conduit à cette restructuration des organismes publics. Depuis plusieurs mois déjà, le gouvernement mène des négociations avec le Fonds monétaire international pour déterminer s’il convient ou non de restructurer la dette publique. Dans toutes ses déclarations sur la question de la dette, le Premier ministre Ousmane Sonko a exprimé sa farouche opposition à la restructuration de la dette. Lors d’un discours prononcé lors d’une visite dans l’intérieur du pays, le Premier ministre Sonko a déclaré que « le Sénégal n’a aujourd’hui qu’un seul problème économique : la dette contractée et dissimulée par le régime précédent ». Il a expliqué que cette dette dite « cachée », estimée à près de 7 milliards de dollars, n’avait pas été approuvée par l’Assemblée nationale, ce qui en fait l’un des problèmes les plus urgents auxquels le pays est confronté aujourd’hui.
Pour tirer pleinement parti de cette réforme, le gouvernement doit privilégier la transparence en publiant des critères détaillés concernant la dissolution des agences, les délais et les économies escomptées, afin de permettre aux citoyens et aux parties prenantes de suivre l’avancement du processus. Le gouvernement doit garantir la continuité des fonctions précédemment assurées par les entités dissoutes en réattribuant leurs rôles et responsabilités, afin d’éviter toute interruption dans la prestation des services publics. Nous recommandons également qu’il élabore un plan de transition, comprenant notamment des dispositions claires concernant la réaffectation, l’indemnisation et le maintien en poste des 1 000 employés, afin de leur garantir une stabilité sociale.
Enfin, pour éviter la recréation de ces agences et fonctions redondantes, le gouvernement doit donner la priorité à des mesures administratives solides et légales afin d’institutionnaliser les acquis de cette réforme.
La décision du Sénégal de rationaliser son secteur parapublic est une réponse nécessaire aux pressions budgétaires et aux inefficacités institutionnelles de longue date. Les économies prévues, d’un montant de 55 milliards de francs CFA, constituent une occasion significative d’améliorer la gestion des finances publiques et de réorienter les ressources vers les priorités nationales.
Toutefois, le succès de cette réforme ne dépendra pas, en fin de compte, de l’annonce elle-même, mais de sa mise en œuvre. Trouver le juste équilibre entre la maîtrise des dépenses et le maintien de la stabilité sociale, tout en s’assurant que les gains d’efficacité sont réels et durables, déterminera si cette initiative débouchera sur de véritables changements dans la gouvernance du secteur public ou si elle ne sera finalement qu’une réforme temporaire de plus.
Pour les citoyens, la société civile et les décideurs politiques, les mois à venir seront décisifs pour évaluer si cette initiative audacieuse tiendra ses promesses.
