Perspectives des jeunes et des femmes sur les finances publiques : l’analyse de BudgIT Sénégal

Au Sénégal, les débats publics sur la gouvernance et la gestion des ressources nationales se sont intensifiés ces dernières années. Entre des attentes citoyennes croissantes, des exigences accrues de transparence, les révélations régulières des institutions de contrôle et l’émergence d’une génération de jeunes plus connectée, l’accès à l’information budgétaire est devenu un enjeu national central. Bien que les femmes et les jeunes représentent la majorité démographique, leur compréhension du fonctionnement des finances publiques demeure un défi majeur pour la gouvernance au Sénégal. BudgIT Sénégal a mené une enquête visant à évaluer leur niveau d’accès, de compréhension et d’engagement concernant les finances publiques.

Les réponses de l’enquête révèlent un intérêt clair mais inégal pour le budget national. Une large majorité, environ 73 %, déclare rechercher des informations budgétaires seulement occasionnellement ou rarement, tandis que 27 % s’y intéressent régulièrement. Ce déséquilibre s’explique en partie par les modes de circulation de l’information : plus de 90 % des répondants affirment se fier principalement aux réseaux sociaux, un canal rapide mais souvent peu fiable et superficiel pour les informations financières. Quelques répondants ont mentionné les sites gouvernementaux, les journaux ou les réunions communautaires, mais ces sources restent marginales.

Plusieurs participants ont également souligné le manque de clarté des informations disponibles. L’un d’eux a noté : « Personne n’explique comment cela nous affecte personnellement », indiquant que les données publiées sont souvent trop techniques pour être accessibles au grand public.

Ces difficultés d’accès à une information fiable se déroulent dans un contexte socio-économique marqué par d’importantes tensions budgétaires. La question de la « dette cachée », révélée ces derniers mois, a profondément affecté l’opinion publique. Une fois cette dette non enregistrée intégrée, le niveau d’endettement national atteint près de 116 % du PIB, un seuil qui soulève de sérieuses inquiétudes quant à la soutenabilité des engagements futurs de l’État. Parallèlement, le déficit budgétaire, estimé à environ 11 %, souligne une situation financière difficile, renforçant la perception d’une gestion faible des ressources publiques. Ces évolutions, régulièrement rapportées par les organes de contrôle, alimentent la méfiance : plus de 80 % des participants déclarent ne pas avoir pleinement confiance dans les données officielles des finances publiques.

Ce climat est résumé par un témoignage récurrent : « On a l’impression que tout se décide sans nous », exprimant un sentiment d’exclusion et de distance par rapport aux processus décisionnels publics.

Au-delà de ces obstacles structurels, l’enquête met également en lumière la persistance de perceptions erronées. Beaucoup de répondants pensent que le budget est strictement une affaire gouvernementale sans lien direct avec les citoyens. D’autres associent immédiatement le budget public à la corruption, reflétant une méfiance alimentée par les scandales financiers répétés. Ces idées reçues contribuent à un manque général d’intérêt pour l’analyse budgétaire, même si beaucoup reconnaissent que ces perceptions sont souvent le résultat d’un déficit d’information ou d’une communication publique insuffisante. Un participant a résumé cela en disant : « On parle du budget, mais personne ne nous dit ce que cela change réellement dans notre vie quotidienne. »

Malgré ces défis, la volonté de s’engager est bel et bien présente. Une forte majorité de répondants a déclaré qu’un accès facile à l’information budgétaire les motiverait à s’exprimer et à demander des comptes. Plus de 85 % estiment que la transparence publique renforce la participation citoyenne et améliore la qualité des services publics. Certains ont déjà pris des initiatives, par exemple en participant à des discussions, en assistant à des réunions communautaires ou en posant des questions dans leur entourage. D’autres n’ont pas encore franchi ce pas, mais expriment clairement qu’ils seraient plus impliqués si le budget était expliqué dans un langage simple, soutenu par des exemples concrets, et présenté dans des langues locales telles que le wolof, le pulaar et le sérère.

Les thèmes budgétaires qui intéressent le plus les répondants reflètent leurs préoccupations quotidiennes : l’emploi des jeunes, l’éducation, la santé maternelle, la protection sociale, la réduction de la pauvreté et le soutien à l’entrepreneuriat. Ces priorités montrent que, pour les femmes et les jeunes, le budget n’est pas perçu comme un document technique, mais comme un outil façonnant directement la vie économique et sociale. Plusieurs participants ont souligné leur volonté de mieux comprendre les décisions budgétaires afin de défendre leurs propres priorités ; comme l’a exprimé l’un d’eux : « Si nous comprenons mieux, nous pouvons exiger une meilleure redevabilité. »

Amineta Baye Laye Diop

Research Officer and Project Manager at BudgIT Senegal

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