À la fin du mois de septembre 2025, l’exécution du budget de l’État s’alignait globalement sur les projections prévues par la Loi de finances rectificative (LFR). Les recettes budgétaires générales s’élevaient à 3 254 milliards de FCFA, pour un objectif annuel de 4 668,9 milliards de FCFA, soit un taux d’exécution de 69,7 %. Les dépenses atteignaient 4 313 milliards de FCFA, correspondant à 67,8 % des crédits votés. Le déficit budgétaire s’établissait à 1 059 milliards de FCFA, soit 4,88 % du PIB, contre un objectif annuel de 7,82 %.
À l’époque, ces indicateurs donnaient l’image d’une gestion budgétaire relativement maîtrisée. Toutefois, avec le recul et à la lumière des évolutions observées en 2026, cette stabilité apparente masquait des tensions structurelles plus profondes, dont les effets continuent aujourd’hui de peser sur la trajectoire budgétaire et économique du pays.
L’année 2025 ne constituait pas un exercice budgétaire ordinaire. Elle s’inscrivait dans un contexte de transition politique majeure, marqué par l’entrée en fonction du président Bassirou Diomaye Faye et par la prise de responsabilité d’un gouvernement dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko, qui avait placé la souveraineté économique, la transparence et la réforme institutionnelle au cœur de son agenda. La publication de l’audit des finances publiques au cours de l’année avait renforcé la vigilance citoyenne et profondément modifié le récit budgétaire. La Loi de finances rectificative 2025 avait ainsi été présentée comme un « budget de vérité », reconnaissant des déséquilibres plus importants que ceux précédemment communiqués.

Cependant, la discipline budgétaire ne pouvait être appréciée indépendamment des réalités sociales. En 2025, le Sénégal faisait toujours face à une pression persistante sur le coût de la vie, à un chômage élevé des jeunes et à de fortes inégalités territoriales entre zones urbaines et rurales. Le budget jouait alors un double rôle : instrument de pilotage macroéconomique, mais aussi outil de stabilisation sociale. Ces tensions sociales demeurent d’actualité en 2026, illustrant les limites d’une consolidation budgétaire déconnectée des conditions de vie des ménages.
Le cadre macroéconomique révisé avait abaissé la croissance projetée à 8,0 %, contre une estimation initiale de 8,8 %, avec un PIB nominal réajusté à 21 690,5 milliards de FCFA. Bien que ce niveau de croissance restât élevé au regard des standards régionaux, il reposait principalement sur la production d’hydrocarbures. De grandes entreprises énergétiques internationales jouaient un rôle central dans cette dynamique extractive. Hors pétrole et gaz, la croissance projetée n’atteignait que 3,8 %. Cette distinction est fondamentale. La croissance extractive, intensive en capital et dépendante des marchés mondiaux, génère peu d’emplois directs et concentre les bénéfices sur un nombre limité d’acteurs. Elle améliore les agrégats macroéconomiques sans transformer automatiquement les structures productives ni les conditions de vie.

Dans les quartiers urbains comme dans les zones rurales, les préoccupations restaient centrées sur le pouvoir d’achat, les prix des denrées alimentaires, les coûts de transport et l’accès à un emploi stable. Le contraste entre une croissance agrégée soutenue et une économie domestique sous tension s’est progressivement accentué, constituant en 2026 un défi politique majeur : rendre la performance macroéconomique tangible et socialement perceptible.
La structure des recettes confirmait cette dualité. Les recettes fiscales atteignaient 2 987,9 milliards de FCFA, soit 72,9 % de l’objectif annuel. Les impôts directs, en particulier l’impôt sur les sociétés, affichaient de bonnes performances, traduisant la relative résilience des grandes entreprises formelles. En revanche, la TVA intérieure hors pétrole ne représentait que 58,9 % de sa prévision annuelle. Or, cette TVA constitue un indicateur clé de la consommation des ménages et de l’activité des petites et moyennes entreprises. Sa faible exécution révélait une demande intérieure atone et un tissu économique non extractif toujours fragile, une tendance dont les effets se prolongent en 2026.
Les dons s’élevaient à seulement 52 milliards de FCFA, soit 18,1 % des projections annuelles, accentuant la dépendance au financement par l’endettement. Sur le plan international, le Sénégal poursuivait en 2025 ses engagements avec ses partenaires traditionnels, tout en cherchant à diversifier ses relations vers le Moyen-Orient et l’Asie. Cette stratégie visait à élargir les sources de financement et à renforcer la marge de négociation de l’État. Toutefois, dans un contexte mondial marqué par des taux d’intérêt élevés et des marchés financiers plus sélectifs, cette dépendance demeurait une source de vulnérabilité qui continue de peser sur les choix budgétaires en 2026.
Du côté des dépenses, la rigidité budgétaire était manifeste. Les dépenses ordinaires atteignaient 3 220,8 milliards de FCFA. La masse salariale s’élevait à 1 082,8 milliards de FCFA, confirmant le rôle central de l’État comme employeur dans une économie où le secteur public absorbe une part importante de la main-d’œuvre qualifiée. Les transferts courants représentaient 1 169,4 milliards de FCFA, tandis que le service de la dette atteignait 705,7 milliards de FCFA sur les neuf premiers mois.
La progression du service de la dette revêtait une importance structurelle. À mesure que les charges d’intérêts augmentaient, l’espace budgétaire se réduisait. Cette contrainte limitait la capacité de l’État à orienter ses ressources vers des investissements transformateurs, alors même que les attentes sociales étaient élevées et que les autorités affirmaient des ambitions fortes en matière de souveraineté économique et de justice sociale.
La forte hausse des subventions à l’énergie, passées de 271,7 milliards à 411,6 milliards de FCFA, traduisait un choix politique assumé visant à préserver la stabilité sociale face aux tensions sur les prix. En amortissant les hausses de coûts pour les ménages et les entreprises, l’État limitait les effets en chaîne sur les transports et l’alimentation. Toutefois, cette politique s’accompagnait d’un coût budgétaire élevé et soulevait des interrogations sur son efficacité redistributive. En l’absence de ciblage précis, les subventions généralisées bénéficiaient également aux ménages les plus aisés, retardant les réformes structurelles du secteur énergétique.
Les dépenses en capital atteignaient 1 092,2 milliards de FCFA, soit 56,4 % des prévisions annuelles. Bien que ce niveau d’exécution fût cohérent avec le calendrier budgétaire, l’investissement direct de l’État demeurait limité, avec seulement 40,8 milliards de FCFA exécutés. Dans un contexte de chômage structurel des jeunes et de poids élevé de l’informel, ce ralentissement de l’investissement public retardait les effets multiplicateurs attendus sur l’emploi, la productivité et la diversification économique.
À fin septembre 2025, le déficit restait globalement conforme à la trajectoire annuelle, mais son financement reposait fortement sur la mobilisation du Trésor, notamment via les marchés financiers. Si cette stratégie permettait d’assurer la continuité budgétaire à court terme, elle exposait davantage l’État aux risques liés aux taux d’intérêt et aux conditions de refinancement, des risques qui se matérialisent plus clairement en 2026.
L’enjeu central ne résidait donc pas uniquement dans le respect ponctuel des équilibres budgétaires, mais dans la soutenabilité à moyen terme et la cohérence entre discipline budgétaire, souveraineté économique et transformation structurelle. La consolidation annoncée devait dépasser les ajustements techniques pour s’attaquer à la composition des dépenses, à la rationalisation des exonérations fiscales, au renforcement de la mobilisation des ressources internes et à l’amélioration de la gouvernance des entreprises publiques.
L’exécution budgétaire à fin septembre 2025 révélait ainsi un État maintenant un équilibre sous contrainte. Cette stabilité demeurait toutefois fragile. La dépendance aux hydrocarbures, l’alourdissement du service de la dette, la rigidité des dépenses courantes et la persistance des pressions sociales formaient un ensemble de défis étroitement liés, dont les implications continuent de façonner les choix économiques et budgétaires en 2026.
Amineta Baye Laye Diop
Research Officer and project Manager at BudgIT Senegal
