La dette publique du Sénégal a plus que doublé en cinq ans : ce que révèle le nouveau rapport du gouvernement sur la dette

Le rapport sur l’encours de la dette publique du Sénégal, qui vient d’être publié, offre le panorama le plus détaillé à ce jour de la situation financière du pays. Entre 2019 et 2024, la dette publique a plus que doublé, atteignant 25 600 milliards de francs CFA, ce qui a fait grimper le ratio dette/PIB à 128,6 %, bien au-dessus du seuil de convergence de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Cette publication constitue une avancée importante vers une plus grande transparence, mais elle soulève également des questions urgentes concernant la viabilité de la dette et l’avenir budgétaire du pays.

L’endettement public a été multiplié par deux en cinq ans  

L’indicateur le plus frappant est sans nul doute l’évolution de l’encours total de la dette du secteur public, qui est passé de 11 219 milliards FCFA en 2019 à 25 583 milliards FCFA en 2024, soit une progression de 128 % en l’espace de cinq ans. Cette dynamique est d’autant plus préoccupante qu’elle s’accompagne d’une dégradation tout aussi brutale du ratio dette/PIB, passé de 81,8 % à 128,6 %, dépassant ainsi très largement le seuil de 70 % fixé à l’article 7 du Pacte de Convergence de l’UEMOA.
Ce qui interpelle dans cette structure, c’est donc la concentration de l’endettement au sein de l’administration centrale, qui détient à elle seule 92,5 % de la dette totale en 2024. Mais le secteur parapublic n’est pas en reste : sa progression est encore plus rapide (+135 %), avec des entités comme PETROSEN (660,2 milliards), SOGEPA (299 milliards) ou encore SENELEC (227,6 milliards) qui pèsent lourd dans le bilan consolidé.  

La dépendance aux devises étrangères : un facteur d’instabilité macroéconomique 

Le bulletin statistique de la dette publique révèle également une vulnérabilité structurelle. En effet, 71 % de la dette totale est libellée en devises étrangères (dont 46 % en euros, 17 % en dollars et 3 % en yuans). Cette prédominance expose le Sénégal à un risque de change significatif, dans la mesure où une simple fluctuation des devises pourrait mécaniquement alourdir la charge réelle de la dette de plusieurs centaines de milliards de francs CFA. Par ailleurs, la dette intérieure, bien que plus modeste en volume (29 % de l’encours), présente une maturité moyenne beaucoup plus courte (3,6 ans contre 8,7 ans pour la dette extérieure), ce qui génère un risque de refinancement récurrent sur le marché régional et expose l’État aux fluctuations des taux d’intérêt. Cette double vulnérabilité externe par le change et interne par la maturité interroge directement la soutenabilité de la trajectoire d’endettement à moyen et long terme.  

 

Un service de la dette qui pèse lourd sur le budget national 

Le service de la dette (principal et intérêts) a été multiplié par 3,4 en six ans entre 2019 et 2024, passant de 808 à 2 751 milliards FCFA. La charge d’intérêts a quant à elle triplé, atteignant 858 milliards FCFA en 2024, un montant qui dépasse désormais le budget alloué à l’Éducation nationale. Cette évolution traduit un effet d’éviction préoccupant. Ce faisant, chaque franc consacré au remboursement de la dette est un franc soustrait aux dépenses sociales et d’investissement. Les projections du Document de Programmation Budgétaire Économique Pluriannuelle 2027-2029 confirment cette tendance, avec des intérêts de la dette qui devraient atteindre 25,1 % des recettes fiscales d’ici 2027. Autrement dit, près d’un quart des recettes fiscales continuerait d’être absorbé par le seul paiement des intérêts au début de la période seuil interroge sur la soutenabilité de la trajectoire actuelle et réduit considérablement la capacité du pays à faire face à d’éventuels chocs exogènes. 

 

Recommandations de BudgIT Sénégal

Tout en saluant la publication de ce rapport, nous estimons que le gouvernement doit s’attacher en priorité à réduire le fardeau croissant de la dette du pays, par le biais de mesures politiques ciblées visant à renforcer la viabilité budgétaire et à garantir que les emprunts publics apportent une réelle valeur ajoutée aux citoyens.

BudgIT Sénégal recommande au gouvernement d’adopter une stratégie d’emprunt plus prudente, en veillant à ce que les nouveaux emprunts ne soient contractés que pour des projets présentant des retombées économiques et sociales claires, susceptibles de soutenir la croissance à long terme et d’améliorer le bien-être des citoyens.

Nous recommandons également d’institutionnaliser la transparence et la responsabilité dans la gestion de la dette par la publication régulière de données exhaustives sur la dette, y compris des informations sur les entreprises publiques et les passifs éventuels. Cela permettra de renforcer le contrôle public et d’instaurer la confiance dans la gestion des finances publiques.

Des efforts devraient également être déployés pour réduire les risques de refinancement et de change, notamment en recherchant un meilleur équilibre entre emprunts nationaux et extérieurs, en rallongeant les échéances de la dette nationale et en explorant des instruments de financement durables, tels que les obligations vertes, les obligations destinées à la diaspora et les obligations liées au développement durable, le cas échéant.

 

 

Enfin, le renforcement de la mobilisation des recettes intérieures et l’accélération des réformes structurelles dans des secteurs clés, notamment l’énergie, l’agriculture et l’économie numérique, seront essentiels pour stimuler la croissance économique, réduire la dépendance vis-à-vis de l’emprunt et améliorer la capacité du Sénégal à gérer sa dette de manière durable.

La publication du rapport sur l’encours de la dette publique du Sénégal pour la période 2019-2024 constitue une avancée bienvenue vers une plus grande transparence budgétaire. Toutefois, cette transparence doit s’accompagner d’un endettement responsable, d’un contrôle renforcé et d’investissements apportant des bénéfices tangibles aux citoyens. Alors que la dette publique continue d’augmenter, la priorité du gouvernement devrait être de veiller à ce que chaque franc emprunté soutienne une croissance économique durable, renforce les services publics et préserve la stabilité budgétaire à long terme du pays.

 

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